Au Japon et en dehors du Japon
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Les plages de galets « suhama » dans les jardins japonais

Parmi les éléments les plus raffinés dans l’aménagement des jardins japonais figurent les plages de galets ou plages littorales, en japonais «suhama» 洲浜.

Constituées de milliers de pierres soigneusement sélectionnées, elles reproduisent les contours d’un rivage naturel et assurent des transitions harmonieuses entre la terre et l’eau. Plus qu’un simple aménagement de berge, le «suhama» exprime l’une des idées fondamentales du jardin japonais : évoquer la nature idéale à travers une composition maîtrisée. L’origine de ce motif remonte à l’époque d’Heian (794-1185).

Les aristocrates de la cour impériale appréciaient particulièrement les paysages côtiers célèbres de la poésie classique ; aussi, cherchèrent-ils à intégrer ces évocations dans leurs résidences.

Le plus ancien traité japonais consacré à l’art des jardins, le Sakuteiki 作庭記, rédigé au XIᵉ siècle, montre déjà l’importance accordée à la composition des rivages. L’ouvrage recommande d’observer attentivement les côtes, les baies et les plages naturelles afin de les transposer dans les jardins.

Le «suhama» apparaît donc comme l’une des formes les plus anciennes et les plus raffinées de l’art paysager japonais, permettant d’évoquer la mer, les lacs ou les lagunes dans un espace limité.

Les exemples de « suhama » au Japon

Sont présentés ci-dessus cinq exemples d’intégration de « suhama » dans les jardins :

Le temple Mōtsū-ji : un témoignage de l’époque d’Heian

Le plus ancien suhama conservé au Japon se trouve dans le jardin du temple Mōtsū-ji 毛越寺 à Hiraizumi 平泉, dans l’actuelle préfecture d’Iwate. Ce jardin fut aménagé au XIIᵉ siècle par le puissant clan des Fujiwara 藤原, qui gouvernait alors le Nord du Japon.

Autour du vaste étang Ōizumi ga ike 大泉が池 s’étend une remarquable plage de galets dont la conservation est exceptionnelle. Les recherches archéologiques ont montré qu’elle constitue l’un des meilleurs témoignages des techniques paysagères de la fin de l’époque d’Heian. À travers elle apparaît déjà la volonté de reproduire un rivage naturel dans le cadre symbolique d’un jardin de la « Terre Pure bouddhique ».

Plus de huit siècles après sa création, ce «suhama» demeure un document historique irremplaçable pour comprendre les origines de l’art des jardins japonais.

Le jardin Shukkei-en : les paysages condensés

Créé en 1620 à Hiroshima 広島 pour le daïmyo Asano Nagaakira 浅野長晟 (1586-1632), le jardin Shukkei-en 縮景園 fut conçu par le célèbre maître de thé et paysagiste Ueda Sōko 上田宗箇 (1563-1650). Son nom signifie «jardin des paysages condensés».

Autour de l’étang central, les plages de galets servent à représenter des rivages miniaturisés inspirés de paysages réels. Elles assurent une transition douce entre l’eau et les collines artificielles, renforçant l’impression d’un vaste paysage observé à distance et apporte en traversant la plage de galets le plaisir de se transporter mentalement dans un paysage lointain.

Dans ce jardin, le «suhama» participe pleinement à l’art de la réduction paysagère qui caractérise de nombreux jardins de promenade de l’époque d’Edo. Les rivages deviennent ici des éléments essentiels de la composition, guidant le regard du visiteur d’une scène à l’autre.

La villa Katsura : l’évocation du paysage d’Amanohashidate

La villa impériale Katsura Rikyū 桂離宮 fut édifiée à Kyōto 京都 entre les années 1615 et 1645 par le prince Hachijō-no-miya Toshihito Shinnō 八条宮智仁親王 (1579-1629) puis par son fils Toshitada Shinnō 智忠親王 (1619-1662). L’aménagement n’est pas clairement attribué à un paysagiste, mais plusieurs maîtres jardiniers participèrent à sa réalisation.

Le célèbre «suhama» qui borde l’étang constitue l’un des éléments majeurs de la composition. À son extrémité se dresse une petite lanterne de pierre évoquant un phare tandis que les îles et les ponts représentent le site d’Amanohashidate 天橋立, l’un des Trois Paysages les plus célèbres du Japon. Cette composition illustre parfaitement le principe du «meisho» 名所, le «paysage célèbre» reproduit sous forme miniature dans le jardin.

La plage de galets consiste autant en un élément paysager qu’à une mémoire culturelle. Le visiteur reconnaît un paysage célèbre tout en contemplant une création d’une esthétique exceptionnelle.

Le jardin Koishikawa Kōrakuen : l’art du voyage paysager

Le jardin Koishikawa Kōrakuen 小石川後楽園 à Tōkyō 東京, fut commencé en 1629 par Tokugawa Yorifusa 徳川頼房 (1603-1661), premier seigneur du domaine de Mito, puis développé par son fils Tokugawa Mitsukuni 徳川光圀 (1628-1701).

Sa conception fut confiée à Tokudaiji Sahei 徳大寺左兵衛, avant d’être enrichie par les conseils du lettré chinois Zhu Shunshui 朱舜水 (1600-1682).

Les plages de galets accompagnent les rives du grand étang et participent à l’évocation de paysages célèbres du Japon et de Chine. Comme dans les jardins de promenade, le visiteur découvre progressivement les scènes au fil de son parcours, comme s’il voyageait à travers différentes provinces. Le «suhama» contribue à cette impression de déplacement et de découverte, alliée de la sensation de traverser la plage de galets sur des pas japonais.

Le jardin impérial Sentō Gosho : le chef-d’œuvre du « suhama »

Le jardin du palais impérial retiré Sentō Gosho 仙洞御所 à Kyōto 京都 représente sans doute l’aboutissement de cette tradition. Créé pour l’empereur retiré Go-Mizunoo Tennō 後水尾天皇 (1596-1680), il fut conçu sous la direction du grand maître des jardins Kobori Enshū 小堀遠州 (1579-1647), l’une des figures majeures de l’esthétique japonaise du début de l’époque d’Edo.

Son immense plage de galets est considérée comme l’une des plus belles du Japon. La courbe parfaite du rivage et l’extrême régularité des pierres créent une impression de naturel qui résulte pourtant d’un travail minutieux. Les galets semblent avoir été déposés par les vagues elles-mêmes. Cette maîtrise de l’artifice au service de l’illusion constitue l’une des caractéristiques les plus admirées du jardin.

Avec le Sentō Gosho, le «suhama» atteint un degré de sophistication rarement égalé dans l’histoire des jardins japonais.

Conclusion : la plage de galets comme tradition millénaire du paysage idéalisé

De Hiraizumi au XIIᵉ siècle jusqu’aux grands jardins aristocratiques et seigneuriaux du XVIIᵉ siècle, l’histoire du «suhama» reflète l’évolution même de l’art des jardins japonais. D’abord inspirée par les jardins de la « Terre Pure » et les paysages célébrés par la poésie de cour, la plage de galets devient progressivement un instrument de représentation du monde. Elle permet de suggérer des baies, des lagunes, des caps ou des rivages célèbres sans jamais les reproduire littéralement.

Le «suhama» témoigne également d’une caractéristique fondamentale de l’esthétique japonaise : l’importance accordée à la suggestion. Quelques milliers de galets suffisent à évoquer l’immensité de la mer. Une simple courbe de rivage peut rappeler un paysage admiré à plusieurs centaines de kilomètres. Dans les jardins de Katsura ou du Koishikawa Kōrakuen, cette évocation devient un véritable voyage mental où le visiteur est invité à reconnaître des lieux célèbres et à convoquer ses propres références culturelles.

Cette démarche n’est d’ailleurs pas propre à l’art des jardins. Les mêmes paysages célèbres apparaissent dans la peinture japonaise de style «yamato-e» 大和絵, dans les rouleaux illustrés et sur les paravents décorés des époques d’Heian et de Muromachi. Les jardiniers partageaient avec les peintres le même désir de condenser un vaste territoire dans un espace restreint tout en préservant sa force évocatrice. À travers les plages de galets du Mōtsū-ji, du Shukkei-en, de Katsura Rikyū, du Koishikawa Kōrakuen ou du Sentō Gosho, c’est donc toute une tradition artistique qui se révèle : celle d’un paysage non pas reproduit fidèlement, mais recréé par la mémoire, la culture et l’imagination.

En conclusion, le «suhama» apparaît comme l’une des expressions les plus subtiles du jardin japonais. À la frontière entre l’architecture du paysage, la poésie et la peinture, il transforme quelques pierres et une rive d’étang en une évocation de l’infini. Plus de mille ans après les recommandations du Sakuteiki, ces plages de galets continuent d’incarner l’une des plus belles leçons de l’esthétique japonaise : suggérer davantage qu’elles ne montrent, afin de laisser au regard et à l’esprit la liberté de compléter le paysage.

Mise à jour : 19 juin 2026

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