
SOMMAIRE
Description
Au cœur de Tōkyō 東京, le domaine de Shinjuku Gyoen 新宿御苑 constitue l’un des ensembles paysagers les plus remarquables du Japon moderne. Son histoire débute à l’époque d’Edo, lorsque ces terres appartenaient au clan Naitō, puissants daïmyōs au service du shogunat Tokugawa. Après la restauration de Meiji en 1868, la propriété passa sous le contrôle du gouvernement impérial. Une station expérimentale agricole y fut d’abord installée avant que l’Agence de la Maison impériale, Kunaichō 宮内庁, ne décide d’y créer un vaste jardin impérial destiné à illustrer la modernisation du Japon tout en préservant les traditions paysagères nationales. Le principal mécène de cette ambitieuse réalisation fut donc la Maison impériale japonaise.
La conception générale fut confiée au paysagiste français Henri Martinet (1867-1936), ancien élève d’Edouard André, professeur à l’École supérieure d’horticulture de Versailles, rédacteur des revues Le Jardin et Le Petit Jardin et par conséquent figure importante du mouvement paysager européen de la fin du XIXe siècle. En effet, le japonais Hayato Fukuba (1856-1921), horticulteur de formation, qui avait séjourné à Paris en 1888 et 1889 et avait suivi des cours d’Henri Martinet, demanda à Martinet de dessiner les plans de ce futur jardin au moment où se tenait l’Exposition universelle de 1900. Martinet envoya ses plans au Japon vers 1901. Fukuba assura la direction du chantier qui se déroula de 1902 à 1906 en collaboration avec des architectes, des horticulteurs et des jardiniers japonais placés sous l’autorité de la Maison impériale.
Ce parc fut le premier projet franco-japonais dans le domaine du paysagisme au Japon et devint l’un des symboles du Japon de l’ère Meiji avant d’être ouvert au public après la Seconde Guerre mondiale.
Sur l’ensemble de ses 58 hectares, Shinjuku Gyoen rassemble plusieurs traditions paysagères, à savoir un jardin français, un parc paysager de style anglais et un jardin japonais. Le jardin japonais, Nihon teien 日本庭園, occupe la partie occidentale du parc et constitue l’un des espaces les plus raffinés de l’ensemble. Il constitue un contraste saisissant avec les grandes perspectives ouvertes du reste du jardin de style occidental.
Le jardin japonais appartient au type du jardin de promenade «kaiyū-shiki teien» 回遊式庭園. Hérité de la tradition des jardins seigneuriaux de l’époque d’Edo, ce style repose sur un parcours permettant de découvrir progressivement une variété de paysages, au contraire des jardins conçus pour être contemplés depuis un point fixe (voir l’article des « Dix jardins de promenade parmi les plus beaux du Japon »).
La composition s’organise autour de plusieurs étangs reliés entre eux, qui occupent une grande partie de l’espace. Les rives présentent des contours souples, irréguliers et parfois bordés de rochers, afin d’évoquer des paysages naturels. Les surfaces d’eau servent de miroirs aux arbres, aux ponts et aux pavillons tout en apportant de la profondeur et de la luminosité à l’ensemble. Les chemins suivent des tracés volontairement sinueux. Cette disposition relève du principe de dissimulation et de révélation «miegakure» 見え隠れ. Les plantations, les courbes des sentiers et les faibles reliefs masquent certaines vues avant de les dévoiler progressivement. Le promeneur ne perçoit jamais l’ensemble du jardin d’un seul regard ; chaque détour offre une nouvelle composition paysagère. Les masses arborées situées à la périphérie du domaine sont intégrées à la composition visuelle comme des arrière-plans naturels, selon le principe du paysage emprunté, « skakkei » 借景. Les reliefs artificiels jouent un rôle important dans la mise en scène du parcours : les petites collines artificielles servent à modifier les lignes de vue et à créer des points d’observation surélevés. Ces mouvements de terrain rappellent les montagnes miniaturisées présentes dans les grands jardins de promenade de l’époque Edo, comme au jardin Suizen-ji à Kumamoto.
Les ponts constituent l’un des éléments les plus remarquables du jardin. Ils permettent non seulement de franchir les bras d’eau mais participent pleinement à la composition du paysage. Ces ponts de bois ont des lignes simples. Leur silhouette horizontale accompagne naturellement les courbes des étangs. Certains passages reposent sur des structures légères permettant d’accéder à de petites îles artificielles qui servent de points focaux dans les compositions lacustres. Depuis ces ponts, les visiteurs bénéficient de vues privilégiées sur les plans d’eau, les pavillons et les masses végétales environnantes.
Parmi les constructions, l’ancien pavillon impérial Kyū Goryōtei 旧御凉亭 est le plus remarquable. Édifié en 1927 à l’occasion du mariage du futur empereur Shōwa, ce pavillon présente une architecture inspirée des traditions chinoises du sud de la Chine et de Taïwan. Élevé partiellement sur l’eau, il constitue aujourd’hui l’une des images emblématiques du jardin. Ses galeries ouvertes permettent d’admirer les reflets de l’étang et les variations saisonnières du paysage.
Le jardin comprend également les maisons de thé Rakūtei 楽羽亭 et Shōtentei 翔天亭. Ces pavillons témoignent de l’importance de la cérémonie du thé dans la culture paysagère japonaise.
Le jardin comporte également plusieurs lanternes de pierre, «tōrō» 灯籠. Leur implantation à proximité des chemins, des ponts ou des rives n’est jamais aléatoire : elles servent de repères visuels et contribuent à équilibrer les compositions paysagères. Certaines lanternes sont partiellement dissimulées par la végétation afin de créer des effets de découverte au fil de la promenade.
Les plantations sont particulièrement riches. Les pins noirs du Japon, «kuromatsu» 黒松, et les pins rouges du Japon, «akamatsu» 赤松, forment l’ossature permanente du paysage. Les érables japonais, «momiji» 紅葉, apportent leurs couleurs flamboyantes en automne tandis que les nombreux cerisiers, «sakura» 桜, offrent au printemps l’un des spectacles floraux les plus appréciés par les visiteurs.
L’évolution des saisons constitue l’un des principes fondamentaux de la composition du jardin. Au printemps, les floraisons des cerisiers se reflètent dans les eaux calmes des étangs. L’été met en valeur les nuances de vert des plantations et les zones ombragées des berges. À l’automne, les érables colorent le paysage de rouge et d’or. L’hiver révèle quant à lui la structure des pins, les silhouettes des lanternes et les lignes épurées des ponts.
Le domaine bénéficie aujourd’hui d’une importante reconnaissance patrimoniale ; il est classé comme Site pittoresque national «meishō» 名勝 au titre de la législation japonaise sur la protection des biens culturels. Cette distinction est accordée aux paysages présentant une valeur historique, artistique et esthétique exceptionnelle.
Par la qualité de sa composition, l’intervention du paysagiste Henri Martinet, le soutien de la Maison impériale et la remarquable conservation de son jardin de promenade, Shinjuku Gyoen demeure l’un des plus beaux témoignages de l’art paysager de l’ère Meiji et l’un des jardins historiques majeurs du Japon contemporain.
Plans
Plan général d’Henri Martinet 1901.

Plans actuels : à gauche le plan général de Shinjuku Gyoen et à droite le plan du jardin japonais (avec le Nord vers le bas du plan).


Galeries de photographies au sortir de l’hiver
Vues d’ensemble




Autour de l’étang





















Vues depuis le pavillon sino-taïwanais




Les lanternes du jardin.













La variété des arbres.









Les cerisiers en fleurs dans le jardin.





Galeries de photographies de Joël Querellou
Photographies de Joël QUERELLOU en mai 2014.













Quelques vues des visiteurs du Parc.




Fête des chrysanthèmes
La fête des chrysanthèmes, « kiku-o-miru-kai » 菊を観る会, offre l’occasion d’admirer des plants de chrysanthèmes exceptionnels, « ōzukuri » 大作り. Les photographies sont dues à Joël QUERELLOU en novembre 2018. Cette année-là, le parc célébrait le 150ème anniversaire d’un kiosque exceptionnel hexagonal abritant un lit de chrysanthèmes, reproduction aussi exacte que possible du kiosque de 1868, en plus des habituels présentations en forme de parapluies ou de rivières.









Références bibliographiques
- Parcs publics et paysagisme au Japon entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe siècle. L’apport des écoles française et allemande, Yoko Mizuma, Projets de paysage, 2015
- Le « parc public » au Japon (1868-1930). Circulation et appropriation d’une notion, Shinjuku Goyen, Yoko Mizuma, HAL science ouverte, 2023
- Japanese Gardens in Tokyo, Tokyo Metropolitan Park Association, 2024: p. 23-24
Liens externes
Vous pouvez consulter les pages web en anglais sur le site du Ministère de l’Environnement japonais.
Mise à jour : 23 juin 2026